Ecrits

Rêverie amoureuse

Je suis né de l’ennui d’un poète et de sa muse que l’Art absorbait à un tel degré qu’ils ne pouvaient me garder. Je suis mort cent fois dans les conditions les plus lamentables, au creux d’une guerre pathétique. J’ai traversé les paysages les plus irréels et je suis devenu insensible à la beauté. Donnez-moi des champs de roses, donnez-moi des lunes rouges et des pluies d’étoiles, je ne regarderais que ma main, la considérant vieillie. Il n’était pas de compagnon, il n’était pas d’amant pour percer d’un regard tendre mes paupières de béton. J’ai bien tenté maintes fois de fuir mon sommeil, de suivre la grâce évanescente d’un doux visage, mais je me réveillais chaque matin trempé de sueur avec cette crainte paralysante d’avoir raté l’essentiel. J’ai toujours été un voleur, surtout dans le ventre des gens biens. C’est que je dors les fenêtres ouvertes et que je n’ai jamais pu empêcher la nuit de rentrer dans ma chambre. L’excès de réalité vient alors m’écraser tel un insecte qui n’a pas vu sa fin venir.

Et pourtant tu as réussi à me contourner, à donner une saveur suave à la danse dans laquelle tu m’as embarqué. Tu as réussi à couper le fil, permettant à mon cœur de pantin d’émettre son premier battement. C’est à genoux que je te parle, que je te regarde, que j’imagine la richesse du paysage qui t’a vu naitre. Je te vois tel Ophélie dans un lit de fleurs, encadrée de tes deux anges endormis. Tu es l’incarnation d’une beauté que le monde a bannie, d’une poésie enterrée depuis longtemps. Tu es celle qui me fait chanter des mots que personne ne comprend. J’entends au loin ces rengaines qui flottent au gré des vents contraires, au gré d’un bébé qui vient : un garçon se nommera Solal, une fille se nommera Esmé. C’est sous un terrible ciel de plomb que tu as tendu la main, pour atteindre ma larme prête à tomber, protégeant ainsi notre foyer, notre seule maison.

Te souviens-tu de cette journée ou la terre a brûlé jusqu’à la mer ? Les flammes léchaient les nuages et les animaux pleuraient d’inquiétude. Tu as été divine. Tu as porté notre enfant si loin que je ne vous voyais plus. J’ai eu si peur qu’il m’a fallu écrire un poème que tu as lu à haute voix en chantonnant les mots qui n’en demandaient pas tant. J’ai perdu mon esprit inquiet quand tu as souris, et je crois maintenant à l’évidence qu’impose l’état naturel du monde. J’ai pensé être devenu aussi fou que l’homme qui a vu Dieu, mais je sentais qu’au fond de mon âme hurlait une bête sauvage qui ne cherchait qu’un maitre pour obéir.

Nous partageons un certain courage, la volonté de n’être personne. Nous avons tué notre égo et nous ne fréquentons pas l’église. Nous vivons dans une petite cathédrale qui fait preuve d’humilité, de discrétion. C’est en mouvement que tu adresses des prières silencieuses, et j’ai la délicatesse de détourner les yeux afin de te laisser fleurir. C’est les pieds dans la rosée que nous échangeons quelques baisers, quand les couleurs naturelles de la journée semblent nous y inciter.

Pourtant… Porte le regard au-delà de nos frontières et c’est l’hiver. Celui qui tue les lucioles, mortes de n’avoir su garder leur intégrité. Il y a l’urgence d’allumer un feu pour nous réchauffer, pour attirer à nous les vestiges d’une humanité rampante. Je sais ta tristesse face à ce constat et je m’encombre de trop de regrets. Rien ne meurt tout se transforme, mais il y a un spectre de lumière dont l’éclat me manque déjà.

Il y a aussi ces cohortes de gens tristes sur lesquels nulle magie n’opère. Ils marchent lentement, têtes baissées, dans des décors de carton-pâte, imbibés d’une noirceur dont seuls les athées sont capables. Tu écris chaque année un roman qui parle d’eux mais ils ne l’achètent pas. Quand ta main se met à trembler, j’en viens à douter de l’éternité.

Je ne donne plus ma confiance aussi facilement. C’est par les yeux que je m’introduis et que sans vergogne je fouille l’immatériel. J’ai besoin d’avaler tellement de conscience morale que je finis par vivre seul, sans amis. Mais je sais que disséminés dans le monde il y a mes frères et mes sœurs, et qu’ils n’attendent qu’un peu de volonté de ma part pour signifier ma présence. C’est pour cela que je passe mes nuits à écrire dans le bureau, c’est pour cela que je m’épuise à chanter. J’avance avec la ferveur d’un damné.

A quoi sert tout cela ? N’en as-tu pas assez ? Je me sens si impuissant à restituer la richesse des ondes qui me traversent. Ce voyage que nous avons entrepris m’a porté bien plus loin que toute la littérature que je pourrais produire, que toute la mélancolie de mes chansons. Il y a dans notre vie commune une densité qui ne se laissera jamais figer, une promesse de prolongation, quand notre corps tombera pour de bon.

Ma sœur Aglaé

Je pense avoir pleuré des heures, avant que notre mère ne me prenne dans ses bras. Dans la grande constellation des âmes nées, je fus un enfant demandeur, un nécessiteux, un inconsolé. Je réclamais des océans de tendresse, un empire comme protection. Je voulais qu’on me parle, qu’on m’écoute, j’avais un monde, des visions à partager. J’étais rempli de questions que je n’ai jamais osé poser. J’avais la fragilité des cœurs lourds et il m’a fallu maintes fois m’agenouiller. Ma souffrance était vengeresse et j’espérais que l’avenir renfermerait son lot d’admiration, que les regards bienveillants m’envelopperaient un jour tout entier. La sensation de ne pas exister provoquait l’excès inverse, je voulais trop exister, vivre sur une estrade, sur un podium. Voilà pour l’ambition, un pauvre gosse qui cherche à compenser. Pourtant mon regard ne fut pas dirigé vers un rôle exemplatif de travail, d’abnégation ; je me souviens de toutes ces heures passées devant un écran à tuer le temps, bêtement, stupidement, tristement, alors que mon seul besoin était l’échange humain : une conversation philosophique, des conseils de vie, des encouragements, des compliments, un peu de douceur.

Mon enfance portait en elle une telle mélancolie que je voulais perpétuellement grandir, devenir adulte le plus vite possible, m’extraire de ce sentiment d’impuissance.

Pourtant tu as été le sourire de mes premières années et je t’assure que je me souviens de tout. Je connais encore les histoires que tu me lisais, je peux encore chanter tes berceuses, je sens encore l’odeur de ton parfum quand tu me prenais dans les bras, je visualise encore tes coupes de cheveux successives, ton visage, et ses rides de plaisir comme ses ombres de tristesse. Je me souviens du vide que tu as laissé derrière toi le jour où tu es partie, si loin et sans véritablement donner de nouvelles. Tu as rendu notre mère encore plus morne qu’elle ne l’était, et notre père n’a définitivement plus émis un mot. Avec la candeur des jeunes enfants, je t’ai tout d’abord détesté pour cette désertion. Mais en grandissant, avec l’arrivée progressive de la compréhension, ce fort ressentiment s’est estompé pour faire place à une envie de renouer des liens, malgré la distance qui nous séparait. J’ai commencé à t’écrire des lettres dans lesquelles j’essayais de me livrer, de raconter avec transparence ma petite vie d’écolier. Je pense en avoir écrit plus d’une centaine mais je n’ai jamais osé en poster une seule, car même devant toi je n’osais m’exposer ainsi. Au final ces lettres devinrent le journal intime nécessaire à mon passage à la vie adulte. Bien que tu n’en aies lu aucune, je t’en fus reconnaissant.

Et notre mère, sa peine plus lourde encore, plus ostensible que la mienne, toujours à la recherche de cicatriser des blessures anciennes. C’est qu’elle n’a jamais compris, elle était dans l’instinct, dans la réaction épidermique. Elle n’a réussi ni recul ni sagesse. Je la vois encore errer dans les couloirs, le pas incertain, le regard éteint. Et je comprends ce que tu as fui.
J’ai fini par lui tourner le dos moi aussi et je suis parti vivre ailleurs dès que cela fut possible. J’ai enterré ma vie dans l’inutile et j’y ai récolté beaucoup d’angoisses. Pourtant, je n’ai grandi aucune acrimonie à son égard, je t’assure. En vieillissant on comprend que personne n’est épargné par les pesanteurs douloureuses. Chacun fait ce qu’il peut. Notre mère est une victime et non un bourreau. Elle nous aime plus que tout au monde, à sa manière.

Je pense souvent à toi, encore maintenant, et il s’avère que je t’ai largement idéalisée. Tu es la pureté incarnée, qui existe mais qu’on ne peut cotoyer. Tu es l’amour, la tendresse, la beauté, la douceur, et je sais que tu me dirais que c’est insensé, maladif, que tu possèdes de nombreux défauts, comme chacun, mais j’ai besoin de cette image et j’aime manquer de toi.


Toute cette solitude, toutes ces absences qu’on tente en vain de combler. Je ne veux plus compenser. La philosophie orientale nous pousse à vivre dans l’ici et dans le maintenant et j’ai tendance à trouver cela une bonne idée. Le passé s’encombre de trop de pesanteurs, de déterminismes, et le futur est un idéal dont on craint en permanence de perdre le fil. Je pense que dans ce petit bureau, en cette fin de semaine d’un été pluvieux, je suis prêt à accepter l’univers entier. Je suis prêt à faire une place à la bienveillance comme à la violence, à la célébration de la vie comme au chagrin de la mort, à faire cohabiter le meilleur comme le pire, les saints comme les monstres, et j’ai l’espoir que cette douce intériorisation guérisse lentement mon corps.

L’humanité est une guerre permanente entre la lumière et les pesanteurs, il me fallait construire une sœur qui m’attire irrésistiblement vers la lumière car c’était mon unique moyen de ne pas me rendre fou de tristesse face au chaos ambiant.